Pendant deux heures, j'ai eu l'impression de revenir 20 ans en arrière et de retrouver les salles de classe de mon école secondaire. J'ai reconnu dans le personnage du surveillant, Clément Mathieu, la fougue de la directrice de ma chorale et le dévouement de mon prof de musique. Bon, d'accord, ce n'était pas une école de réforme. Personne ne blessait les concierges, personne ne mettait le feu à la baraque, personne n'envoyait paître les professeurs comme les élèves de l'internat du Fond-de-l'Étang. Mais nous n'étions pas non plus des enfants de choeur. Et nos enseignants ont parfois eu bien de la difficulté à nous discipliner, à nous convaincre qu'il valait la peine d'étudier la musique et d'y consacrer une partie de notre temps libre, si précieux quand on a 14 ans.
Mais ils ont relevé le défi. Leur passion, leur enthousiasme, leur persévérance ont fait des miracles, nous ont donné le goût de la musique pour la vie. Pendant plusieurs années, nous avons chanté, nous avons joué de la trompette, du cor français, du trombone, de la clarinette, nous avons appris de précieuses leçons qui nous servent encore aujourd'hui. Midis et soirs, presque tous les jours de la semaine, les voix d'enfants et les mélodies des "harmonies" résonnaient dans les murs de l'école. Même les périodes d'étude libre étaient souvent consacrées aux pratiques, à l'organisation d'une comédie musicale, des spectacles de Noël ou de fin d'année.
Nous participions à des compétitions, nous allions partout dans la région, nous réchauffions les coeurs dans les foyers de personnes âgées, dans les clubs sociaux ou dans les centres commerciaux. Je ne sais pas si nous étions vraiment bons. Et je me souviens que les plus durs de notre école avaient tendance à ridiculiser la chorale, à rire des jeunes qui voulaient chanter. Mais lorsque j'ai vu des vieux pleurer en entendant notre musique, lorsqu'une toute petite dame m'a prise dans ses bras pour nous remercier après avoir entendu sa chanson préférée, j'ai compris que nous faisions le bien autour de nous. J'ai su à ce moment précis que la musique pouvait changer une vie, tant pour ceux qui l'écoutent que pour ceux qui la jouent. Et que les durs à cuire de la polyvalente n'avaient rien compris.
J'ai appris aussi que les classes de musique pouvaient prévenir la délinquance ou valoriser les enfants moins gâtés par la vie. À l'époque, l'école ne demandait pas un sou aux parents pour permettre aux élèves de chanter ou de jouer d'un instrument. Le rang social n'avait rien à y voir, seul comptait le talent. Et du talent, il y en avait beaucoup. Certains ont même fait carrière en musique par la suite, encouragés par nos profs qui savaient flairer les plus doués et les encourager à persévérer. J'ai vu sur scène des moments magiques. Des voix cristallines comme celle de Morhange qui s'élevaient dans les airs et qui retombaient dans la salle comme une pluie de jonquilles. Des musiciens incroyables qui pouvaient ensorceler l'auditoire, susciter l'admiration malgré leur jeune âge. Des tours de chant complètement ratés à la générale qui devenaient de véritables petits bijoux le grand soir venu.
Ce fut vraiment de belles années. Je crois que tous les parents devraient encourager leurs enfants à faire de la musique. Et que toutes les écoles devraient investir dans ce secteur d'activités. Lorsque je suis retournée à la polyvalente, il y a quelques années, je me suis précipitée dans la classe de musique, question de renouer avec ces souvenirs de jeunesse. Mais je me suis frappée le nez à un mur. Il n'y avait plus rien, ou presque. Depuis que mes deux passionnés de profs ont pris leur retraite, les voix d'enfants et les notes de l'harmonie ne résonnent plus de la même façon dans les murs de mon ancienne école. Ces enseignants avaient porté la musique sur leur dos pendant toute leur carrière et il a été difficile de les remplacer. Et il y a les instruments qui coûtent cher et les budgets qui ne cessent d'être diminués...
Mauvais choix, me suis-je dit. Le sport et la musique sont des activités essentielles dans le système scolaire et dans la vie en général. Je ne comprends pas qu'on puisse encore l'ignorer, qu'on puisse priver les jeunes de si beaux acquis, de si beaux souvenirs, de si grands enseignements. Je sais toutefois qu'il existe encore des profs comme Clément Mathieu dans certaines écoles, dans certaines chorales. Des profs qui travaillent dans l'ombre, qui ne seront jamais des vedettes, mais qui transforment des vies sans même le réaliser. Le film Les Choristes leur rend hommage et j'espère qu'ils vont savourer ces quelques moments de gloire, ces quelques fleurs qui leur sont destinées. Contrairement à Pierre Morhange, il ne faut pas attendre qu'il soit trop tard avant de penser à leur dire merci d'avoir semé l'amour de la musique dans nos coeurs d'enfants.
Jlemieux@lesoleil.Com
Cet article est tiré du quotidien Le Soleil de Québec du 11 décembre 2004, page C5. l'infobourg a obtenu l'autorisation de le reproduire.
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